Intervoix 37

Trente ans après: Bordeaux

L’élan initial a eu lieu à Malagar. La grâce des commencements a agi en ce lieu inspiré, situé au milieu des vignes, ouvert sur un large horizon où se profilent les landes. C’est là qu’est née l’AEFM sous l’impulsion d’un tout petit nombre de fervents lecteurs de F. Mauriac, il y a de cela trente ans.
La lumière de Malagar. C’est ainsi que G. Simon intitule son article. La lumière de Malagar a-t-elle éclairé le colloque qui s’est déroulé trente ans après, à Bordeaux? A la suite du colloque une partie des participants est allée dans cette ancienne propriété de F. Mauriac qui les a accueillis, nimbée d’une brume qui s’est peu à peu dissipée, découvrant une maison d’autant plus habitée qu’elle est précisément vidée de ses anciens habitants. Émotion. De la « terrasse » nous avons contemplé, la vigne, l’horizon. Nous sommes entrés, comme F. Mauriac jadis, par la cuisine (rendue à sa noblesse), nous avons traversé la salle à manger, le salon avec ses meubles, témoins de scènes familiales et lieu de création et de conversations littéraires, et nous nous sommes arrêtés au bureau qui était aussi la bibliothèque. Un silence, dense de tout ce que chacun évoquait ou convoquait en son for intérieur, nous accompagnait.
C’est l’œuvre de F. Mauriac qui a ouvert le colloque de Bordeaux. Et une fois de plus, ce romancier, essayiste, chroniqueur, a étonné par son sens de l’humain, son génie créateur, uni à une constante ouverture aux problèmes du monde. L’association a grandi. Trente ans après, les participants au colloque ont été invités à réfléchir à la mission de l’écrivain “solitaire et solidaire”. La rencontre a été d’une grande richesse. Les apports des uns et des autres ont exploré des voies diverses, ont parfois ouvert des perspectives inattendues, ont interpellé fortement l’auditoire, éclairant des événements d’un jour nouveau, ont ému, ont toujours touché. L’Association Européenne François Mauriac a regroupé des membres venus d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Europe. C’est pourquoi la rencontre a été extraordinaire même si les moments informels d’échange n’ont pas été, comme Taras Yvassiutyn le laisse entendre, aussi longs que nous l’aurions souhaité.
Islam Belgaid, participante, Marocaine, parle du « sourire » de l’association qui l’a accueillie. Et c’est une joie de savoir que c’est ce visage que nous présentons. « L’épiphanie du visage constitue, selon Emmanuel Levinas, une percée de la croûte de « l’être persévérant dans son être » (dans son ego) et soucieux de lui-même. Responsabilité pour autrui, le pour-l’autre « dés-intéressé » de la sainteté (au sens de valeur pour l’être humain). » Et le même philosophe me permet aussi de répondre à une question récurrente de Michael O’Dwyer sur la signification du mot « Bonjour » en début de journée. Bonjour est, toujours selon Levinas, le mot de « bénédiction » pour la journée, parole exigeante de l’être envers lui-même et envers autrui. C’est la lumière de Malagar! Merci Islam!
Lumière, suffisante pour répondre au premier objectif de l’association qui est l’étude de la littérature contemporaine sous l’angle de la spiritualité dans le sens d’un questionnement sur notre existence, ici et maintenant ? L’article de Margaret Parry sur un des derniers livres de F. Cheng, autre référence de l’association, livre ayant pour sujet « L’âme », appelle à la vigilance. La lecture des actes nous permettra de voir que nombre de communications ont le souci d’approfondir, sous l’angle de la responsabilité de l’écrivain dans l’éveil à l’intelligence du monde, ce questionnement. La lumière de Malagar nous invite à prendre de la hauteur, à accrocher nos racines aux étoiles, pour voir sous un autre angle notre vie sur terre.
Notre association est européenne. Certes. Mais pas entourée de barbelés! Ses frontières sont élastiques et elle y gagne. Sur le plan d’un élargissement de son esprit, de son cœur et de son âme.
Merci à tous ceux qui y contribuent. Puis-je ajouter, ici, que nous pouvons difficilement ne pas voir le flot des réfugiés, les pays embrasés, les pays maltraités, alentour? Et la Méditerranée devenue cimetière?
Je trouble la lumière de Malagar? Oh, que non! F. Mauriac aurait été le premier à dénoncer l’hypocrisie d’un monde qui refuse d’ouvrir les yeux. L’article de G. Simon le montre bien. La lumière de Malagar peut être projecteur sur un monde en souffrance.
Que demeure donc ce que F. Cheng appelle “soif qui nous taraude”, “ardent désir de vivre”, “célébration de l’au-delà du désir”, “vraie vie en communion avec d’autres”! Merci, Margaret, de nous le rappeler!
Le dernier soir de la rencontre, la table réunissait encore une dizaine de participants. A ma droite, il y avait Serigne, le Sénégalais, à ma gauche, Michael, l’Irlandais, en face de moi, il y avait Daniela, l’Italienne, à l’oblique, Ada, l’Estonienne, à l’oblique encore, Christiane, la Strasbourgeoise, et présente un peu plus loin, Margaret, l’Anglaise. Et la soeur d’Ada et sa nièce complétaient la table. Et je me suis dit: quel bonheur! Quel instant de plénitude! Nous partageons, au-delà du repas, une espérance!
“Nulle autre Loi qu’échange-change”, selon F. Cheng.
Il me reste à remercier chaleureusement tous ceux qui ont organisé le colloque: Nina Nazarova, notre présidente, mais aussi Marie-Cécile et Pierre Schroeter, Claude Hecham (qui malheureusement n’a pu être des nôtres), Margaret Parry. Merci !
Marie Louise Scheidhauer

La lumière de Malagar

C’est ainsi que Georges Simon a vécu la visite de Malagar, cette propriété de François Mauriac qui a tenu tant de place dans sa vie. La maison est située dans les vignes et à travers les charmilles on voit à l’horizon Les Landes, autre terre où se déroulent la plupart des romans de l’auteur.
Il faut savoir, pour bien lire le texte de G. Simon, que F. Mauriac prenait tous les jours le chemin de Calèse, pour se rendre à Verdelais. Ce chemin est jalonné des stations d’un chemin de la croix. C’est au sommet de la colline que se dressent les croix.
Accompagné de mes amis de l’AEFM, je suis arrivé, un beau matin, à Malagar. Là j’ai trouvé une lumière qui descendait sur nous à mesure qu’on remontait doucement et qu’on s’approchait de la maison de François Mauriac. Avant d’entrer, nous avons regardé la splendeur de la vue qui s’étalait en éventail sur les collines vertes.
Autour de moi, tout est un creuset du silence. La rosée sur l’herbe a l’air de larmes de la nuit. Elles ne sont pas encore séchées. Elles nous attendent et nous rappellent les larmes des étoiles du firmament qui veillent sur notre destinée, ordonnée et comblée de la Grâce et de l’Amour. Un petit instant, un souvenir noir me rend aux temps de l’oubli, de la honteuse étoile jaune, qui a marqué et a mis à l’épreuve un peuple, coupable de la seule faute d’être né. Les pins solitaires dressent leurs ailes vertes vers le haut, comme s’ils voulaient embrasser la lumière. Ils ont l’air de tuyaux d’ orgue ou de piliers de cathédrale.
La Lumière et le Feu. Le feu de l’Amour qui fait brûler notre âme et la Lumière intérieure qui nous sauve de la mort. Mieux que partout ailleurs dans son oeuvre, François Mauriac se dévoile dans un poème dédié à Eusèbe de Brémond d’Ars: Des troncs d’arbres noircis montent du jardin vide./ Aucune fleur – pas même un chrysanthème pâle/ N’éclate entre ces murs où sommeillent les livres. Autour, c’est la banlieue inondée et funèbre,/ Et j’écoute, un à un, comme des oiseaux ivres/ Jaillir vers moi vos vers pleins de douces ténèbres./ Des couchants d’autrefois éternisent leurs flammes/ Dans les fonds verdissants d’une étoffe ancienne./ Ils sont morts comme notre enfance... Ô, fraîcheur d’âme/ Un peu la vôtre encore et qui n’est plus la mienne!/ Le piano est un mort et les mornes tentures/ N’étouffent que la plainte basse de l’averse./ Mais l’orage enchaîné des musiques futures/ Que ce logis d’amour, où le Roi vint, préfère/ Votre trouble harmonie aux musiques légères. – aux rires d’autrefois, votre âme de silence... (27 novembre 1913). “Heureux qui comme Ulysse”. J’ai tressailli, en murmurant ce vers, au moment où j’ai touché le sommet de la Colline. Aussi, heureux, en lisant parmi les noms de sa Correspondance, ceux de Marthe Bibesco et d’Anna de Noailles.
Malagar, c’est le Mont des Oliviers de François Mauriac. Ici on pourrait découvrir la terrible puissance du passage fugitif et furtif, de l’incessant qui s’éternise dans le livre et qui s’actualise dans chaque instant quand on entend l’orage menaçant de la solitude accablante. Malagar, c’est le livre ouvert de la vie d’un solitaire, l’agonie d’un temps qui passe et qui revient comme un orage. Ce livre de Malagar est plus vif que la vie de l’enfant, éternel orphelin qui n’a pas connu son père. Plus tard, le visage de son père revient, dans une image virtuelle/imaginaire et plus évasive : “Je rejoins demain les miens au train des Pyrénées, après dix jours de solitude dans un Malagar si beau qu’il paraissait copier certains chapitres de mes livres. Je m’y suis retrouvé et j’y ai vécu profondément, dans un état de désespoir, qui vous semblerait choquant et démesuré, si vous le connaissiez. Mais désespoir salubre, au fond; cette nuit, seul dans cette maison morte, j’entendais la meute lâchée des orages sur l’immense plaine que vous avez contemplée après tant d’autres, qui, depuis mon adolescence, passe de regards en regards et qui est aussi immuable que cette terrible puissance en moi pour m’attacher et pour souffrir” (Lettre à Bernard Barbey, 21 juillet 1933)
De loin et d’en-bas, pas à pas, on a l’impression de s’élever vers le Mont des Oliviers. Arrivé au sommet de la Colline, on quitte toutes les arrière-pensées, tous les souvenirs, en partageant avec le Christ la solitude et la rencontre inattendue avec soi-même. La maison de François Mauriac nous attend avec ses portes grandes ouvertes. C’est une maison semblable à la création de son maître, par l’ouverture et la largeur, par les toits, les murs et les fenêtres qui vous protègent. On ne sait pas où on pourrait s’arrêter, d’un espace à l’autre, tout est ouverture, ainsi on se trouve toujours au centre. Devant les portes, chacun de nous regarde et contemple, en imaginant l’arrivée du maître et le salut de bienvenue dans le Royaume du Silence. Nous sommes comme les personnages de ses romans, ressuscités, tout d’un coup, confirmés dans notre vie, par notre attente, par notre vive admiration devant une création qui confère un sens plus pur à l’ Amour éternel.
En regardant et en admirant, selon les quatre points cardinaux qui s’ouvrent comme les quatre bras de la croix, le Mont des Oliviers, celui-ci devient pour moi le Golgotha, surnommé la Colline du crâne. D’un coup, j’ai l’impression qu’au sommet de la Colline se trouvent l’ Impasse du Christ et le Triomphe de l’Amour: La croix, ainsi, est inscrite dans le cercle sacré de la vie divine, elle est l’axe vivant de l’amour trinitaire. Le Père est l’amour qui crucifie, le Fils est l’amour crucifié, l’Esprit Saint est la croix de l’amour, sa puissance invincible. Le mouvement parcourt les branches de la croix, et celles-ci comme les bras étendus du Christ, enveloppent l’univers. (Paul Evdokimov, L’art de l’icône, Desclée de Brouwer, 1970, p.211) Dans une lettre de 26 décembre 1944, François Mauriac avait écrit à Jean Blanzat: Cher Jean, j’ai moins peur de la chose, sans doute improbable, que je ne suis fatigué de ce monde ignoble, de cette haine, de cette vie, d’un rôle pour lequel je ne suis pas fait et dont je me sens très indigne, du personnage que je joue – moi qui si souvent, épuisé, ne souhaiterais que de fermer les yeux, la tête contre une épaule... Mais enfin Dieu est là, ce Dieu-enfant qui touche en nous, qui délivre une source de larmes. Ah! Cet adeste fideles!...Quelle musique humaine aurait ce pouvoir de m’ouvrir ainsi le coeur? J’ai la Foi (moi qui ne l’ai pas toujours...) ces temps-ci. Je crois en la réalité de cet Amour dont je parle aux autres. Et au commencement de l’année suivante, il écrit à son ami, André Gide, dans une lettre restée inédite: Il faut que je vous dise pourtant que c’est une sensation étrange que d’être en contact direct avec le public frémissant. (Je reçois 50 lettres par jour.) Écrire engage terriblement [...] Mais je suis entre les mains de Dieu. Que j’aime cette prière du vieux Siméon: in manus tuas, Domine, commendo spiritum meum!
De retour, en Roumanie, avec sa Correspondance intime de 1898 jusqu’au juillet 1970, j’ai découvert un autre Mauriac, plus ouvert et plus soumis à la confession, sans façon et sans ombre, très conscient de sa noble mission et de son don. Il a trouvé la voie vers la vraie vie, en lui donnant un sens, celui de l’Amour. L’Amour qui nous sauve de la mort et qui consacre la vérité de la Croix: le sacrifice du Fils ne se répète pas et chacun d’entre nous a le choix de nuire en cédant à la tentation du mal ou de donner expression seulement aux valeurs qui ordonnent et conjuguent les vies dans l’Ordre divin du Seigneur, le Créateur.
Chaque lettre est une confession de soi-même. Peu importe le destinataire (ils sont quatre-vingt-huit!), François Mauriac n’oublie pas la réponse de son maître Maurice Barrès. S’il doit confirmer bonne réception d’une lettre ou d’un livre, il ne répond qu’après lecture et il n’hésite pas à exprimer ses propres impressions, sans juger ou sanctionner l’auteur. À la fin de chaque lettre, avant de signer, il n’oublie pas d’adresser un petit mot à la famille de l’auteur. Même dans les situations où les opinions sur un sujet quelconque sont différentes, il s’exprime avec déférence.
Chaque lettre respecte le canon épistolaire, la matrice d’une réponse définitive, ainsi conçue, ainsi écrite qu’il ne revient pas dessus et ne la relit pas. Sa signature est comme un sceau suffisant pour nous confirmer que l’expéditeur est déjà arrivé avant nous et qu’ il attend notre réponse. C’est le privilège qu’il accorde au lecteur. Moi aussi j’ai eu l’impression que c’était moi le destinataire du lointain. D’ailleurs, ce qui devient insupportable pour François Mauriac, ce sont les lecteurs illettrés, les lecteurs qui lisent au pied de la lettre. Sur le frontispice de sa maison et en tête de chaque lettre sont les paroles de Christ: «Mes paroles sont esprit et vie».
François Mauriac parle en homme de foi: La Foi n’est pas la certitude, ou du moins elle n’est pas souvent la certitude ni l’évidence. Elle est une vertu et même la première des vertus: «Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.» Ce qui l’exprime le mieux, c’est la prière de l’Évangile: «Je crois, Seigneur, viens en aide à mon incrédulité.»
Au fur et à mesure que je lisais, la personne de Mauriac ressuscitait devant moi, en toute sa vérité, sans aucune ombre, plus vive qu’une image qui se révèle par l’instant du Verbe, en toute la splendeur d’une vie mise à l’épreuve, au moment le plus douloureux, dans l’attente de la rencontre avec le père, son père qu’il n’a pas connu. Sans perdre la qualité de fils, Mauriac écrit à son propre fils, Jean: On a souvent reproché à ton papa d’avoir écrit des livres trop sombres. Mais on n’a pas compris que pour lui, aimer la vie, c’est l’aimer sans la déguiser – comme on aime une créature fût-elle pleine de misères. Rien n’est si beau ni si grand que la vie d’un homme; elle est belle jusque dans ses défaites. Et sans doute il y a la mort. Ta grand-mère, ta mère, moi-même, nous te précéderons...mais dans moins de cent ans [...] nous nous retrouverons tous dans cette lumière inimaginable et qui pourtant existe et dont tu vois le reflet jouer au-dessus des vers et des musiques que tu aimes. L’art est un pressentiment de l’éternité. (14 janvier 1940).
La maison de Malagar a souffert la présence de l’intrus allemand, lors de l’Occupation: Ici, nous sommes occupés par le Kommandant. Il vient s’assoir en face de moi dans mon vieux salon. Il ne sait pas un mot de français. C’est un SS. Son ordonnance prêche à la cuisine la pire doctrine nazie. La femme de chambrie dit: «Il ne lui manque que la soutane.» (À Pierre Drieu la Rochelle, 30 décembre 1940). On n’oublie pas l’attentat à la vie de l’écrivain (la bombe qui n’a pas explosé), et un incendie dévastateur, mais, dans cette Maison fugitive, c’est le Verbe qui habite à l’abri de la Lumière, c’est la Solitude-peuplée de l’enfant Mauriac qui attend la rencontre avec son Père, de le connaître et de se connaître, dans la Grâce du Seigneur.
Chaque lettre est une page de sa vie, chaque phrase est une ligne pour l’éternité, chaque mot respire par la voyelle, qui est la voix d’un solitaire, mais qui n’a pas crié dans le désert. A chaque instant il est présent. François Mauriac c’est la réponse du Seigneur, quand on a l’impression d’être seul, mais jamais abandonné, par la grâce d’être sauvé, même dans les circonstances les plus dures de la vie. C’est l’art d’aimer d’un créateur (François Mauriac préfère littérateur!) qui nous offre la plus grave et plus belle leçon: le don d’être vivant, d’aimer et d’être aimé.
La lettre qui nous donne toute la dimension de la personne de François Mauriac, c’est la suivante, adressée à Pierre Brisson: Croyez-vous donc, mon cher Pierre, que la vie de Phèdre commence au moment où Racine nous la montre? Elle ne sort pas seulement des ténèbres de sa chambre; elle surgit du fond de ces années où elle a lutté, presque sauvagement, contre son désir. Pas janséniste Phèdre? Mais à l’âge où je suis parvenu, je n’ai encore jamais rencontré un homme ou une femme capable de se rendre haïssable, odieux à l’être aimé; je n’ai jamais observé chez personne ce comble de l’héroïsme chrétien: persécuter ce qu’on aime, l’exiler, en devenant le bourreau. Rien ne ressemble à cela sinon certains traits de Pascal repoussant les caresses de sa soeur, ou portant sur lui un écrit où il proteste qu’il n’est la fin de personne et qu’il ne veut pas qu’on l’aime. Phèdre a donc soutenu un combat qui dépasse en grandeur tout ce que nous savons du renoncement chrétien. [...] La défaite de Phèdre se consomme en présence de Dieu et non pas de n’importe quel Dieu, de notre Père, de celui qui juge aux enfers tous les pâles humains. (30 mars 1940).
Comme dans une épiphanie, les trois M de l’AEFM (Margaret, Marie-Cécile et Marie- Louise) se sont rencontrées, sur la voie de l’Esprit, dans les moments les plus émouvants, avec les trois esprits tutélaires de Bordeaux: Montaigne, Montesquieu et Mauriac. Accompagné de mon ami, Toby Garfitt, moi aussi, j’ai quitté la gare de Langon, avec une nostalgie déchirante dont la lumière de Malagar me suit jusqu’à présent.
GEORGES SIMON Agapia Roumanie

Triple identité de l’AEFM : littéraire, européenne, spiritualiste

Après trois ans d’absence, je me suis retrouvé de nouveau parmi mes anciens collègues de l ‘Association. La rencontre a été très chaleureuse, imprégnée d’émotions et de réminiscences. Cette fois-ci notre colloque a été axé sur le thème de la création et de l’engagement à l’œuvre dans la littérature contemporaine. Plusieurs communications ont été consacrées à F. Mauriac qui, avec d’autres écrivains, aux moments de dures épreuves pour la France, ne pouvait pas «se tenir au-dessus de la mêlée, regarder de haut les multiples tortures». J’ai été agréablement surpris par la présence de nombreux jeunes participants, leurs interventions étant actuelles et intéressantes. Sur le plan scientifique notre colloque a été de très haut niveau.
Dans les journées trop pleines de Bordeaux, de l’anniversaire de trente ans de l’AEFM, beaucoup de souvenirs me viennent à l’esprit. Je pense d’abord à tous nos amis de l’Association qui nous ont quittés. Mon premier contact avec l’AEFM remonte à l’année 1995, où dans le cadre du voyage de la découverte, nous nous sommes réunis en Pologne, au monastère de Tyniec, près de Cracovie. C’est grâce à Michel Bonte, qui à l’époque travaillait à l’université de Tchernivtsi comme professeur-membre du GREF, que j’avais adhéré à l’Association. Depuis ce temps-là j’ai participé à la majorité des colloques et des rencontres dites informelles en France, en Belgique, en Slovénie, en Italie, en Roumanie, en Allemagne, en Ukraine. En tant que vétéran de l’Association, je voudrais avant tout souligner, qu’elle était toujours fidèle à son objectif initial d’étudier la littérature européenne contemporaine dans l’esprit de la spiritualité inhérente à toute l’œuvre de François Mauriac. A l’époque où « tout est violence sur la planète» (S. Badré) notre Association illustre de façon bien éloquente que, tout en appartenant à différentes nationalités, nous sommes attachés à la même vision spirituelle du monde, à des valeurs humaines semblables et c’est, bien entendu, l’œuvre de F. Mauriac qui nous a tous réunis au sein de l’Association, ainsi que la langue française, cet ami fidèle, qui apparaissent comme un moyen très efficace de notre entente mutuelle.
En guise de conclusion, je voudrais souligner que chacune de nos rencontres s’avère très enrichissante et fraternelle car dans notre Association règne une ambiance amicale et cordiale. En paraphrasant le thème de notre dernier colloque, on peut dire que nos membres sont fidèles à ce principe de solidarité grâce auquel certains de nos collègues ne se sentent pas solitaires tout en jouissant de cette possibilité énorme de pouvoir communiquer, de contacter leurs semblables, car, selon A. de Saint-Exupéry, « le plus beau métier d’homme est le métier d’unir les hommes ».
Taras Ivasiutyn
Le visage de l’AEFM selon Islam Belgaid
L’inattendue rencontre du sourire de la Littérature !
Bordeaux !
Ce berceau de l’histoire française, sublimé par la majestueuse marraine « La cathédrale Saint-André », a porté en son cœur le cercle, non des poètes disparus, mais de la littérature semée aux quatre vents du monde. Le colloque « Solitaire et solidaire: création et engagement à l'œuvre dans la littérature contemporaine » qui s’est tenu à Bordeaux du 4 au 9 mai 2017, fut l’avènement de ma rencontre des regards amicaux de la littérature. Présente en ce lieu où se sont réunies les voix de la sagesse, j’ai reconnu la primauté de l’échange sur la lecture en solitaire. Ecouter la voix suave lire les poèmes d’Alda Merini, lire les mots d’un grand poète traçant les pas du « Grand Solitaire, Gao Xingjian », rencontrer le sourire d’une amie passionnée des derniers moralistes de l’ère contemporaine ou côtoyer des visages toujours aspirant à encenser les dons intarissables de la Littérature ; de telles rencontres nous marquent à jamais ! Chacune des communications des participants a mis en relief les interrogations pertinentes de ce colloque. De la présence de l’écrivain solitaire à l’engagement littéraire ; la portée d’un tel sujet réside dans son actualité en devenir. Nouvelle participante aux colloques de l’Association Européenne François Mauriac, j’ai été éperdue d’admiration pour les organisateurs de ces journées d’études. Ce fut un honneur d’être parmi ces mécènes de la Littérature. La singularité de cette association c’est le feu chaleureux qui l’anime ; des regards aimants et hospitaliers veillent à accueillir le monde chez eux. Mon premier voyage en France fut un poème ancré de paroles inoubliables et de souvenirs parfumés par la félicité d’avoir de nouveaux amis !
« Mes amis, mes aimées » comme disait Yves Bonnefoy, j’ai partagé avec vous la coupe des Belles-lettres et je vous suis éternellement reconnaissante de m’y avoir invitée. Auprès de vous, tant d’idées effleurent l’esprit tel que : l’humaine littérature, regard et création littéraire, la littérature et ses mécènes, la mémoire des lecteurs au chevet du livre...etc.
Merci à vous tous,
Islam Belgaïd

Du visage à l’âme

Si F. Mauriac demeure notre référence, François Cheng en est une autre qui nous permet de prendre conscience de ce qui nous anime de l’intérieur: notre recherche de spiritualité qui n’est pas une vague religiosité mais bien une recherche du sens même de notre existence.
De l’Ame, par François Cheng
de l’Académie française, (Albin Michel, 2016)
De l’Ame... titre on ne peut plus alléchant pour une association comme la nôtre qui s’intéresse à la ‘littérature et spiritualité’. Ouvrage, en plus, non de la main d’un philosophe mais d’un romancier et poète, spécialiste aussi de la peinture. Poète-romancier, donc, momentanément converti en philosophe épris de concepts et par là soumis à un autre langage que celui de l’imagination et du cœur. Serait-ce un leurre ?
La démarche même, assez originale, doit nous rassurer. Le livre prend la forme d’un échange de lettres – sept en tout – entre l’auteur et sa bien-aimée, ce qui promet un certain côté romantique, d’autant plus que la ‘protagoniste’ en question rappelle une autre qui paraît dans un de ses romans. Elle n’est présente, d’ailleurs, que par allusion, l’auteur reproduisant quelques bribes seulement de ses lettres dans les siennes. On peut se demander si ce trucage fait partie de ses desseins cachés, lui permettant, à certains moments du moins, d’échapper au concept pour aller dans le sens de l’émotion poétique rattachée à l’idée de la ‘beauté féminine’, première révélatrice de l’âme.
Le livre naît, en fait, de la prière que l’aimée adresse à l’ami de lui ‘parler de l’âme’. Après bien des hésitations - l’âme, n’est-ce pas ‘un mot désuet’ que ‘personne ne prononce plus’, ‘dont on ne doit pas parler au risque d’incommoder’, surtout dans ‘l ‘hexagone’ [Vraiment, M. Cheng, faudrait-il limiter le problème à la France ? Qu’en est-il d’autres pays européens, du mien en premier ?]... Après bien des hésitations, donc, il accepte, car ‘retrouver et repenser l’âme s’avère une tâche nécessaire et urgente’. Pour l’avenir de l’humanité ? A nous de répondre ...
Voilà, donc, la conception du livre. Quel en est le bilan ? Différent pour chacun(e) certainement, selon notre ‘unicité’, thème fondamental du livre. A chacun, donc, sa perspective. En voici une.
Sur le côté positif, signalons d’abord ces belles observations – du Cheng tout pur – qu’on a du mal à contester, il me semble, tant elles reflètent une tradition philosophique dépassant les frontières qui parlent directement à l’âme et à l’esprit. Ainsi, l’âme [dit-il] ‘implique toujours un élan vers une possibilité d’être plus élevé’ ... ‘l’aspiration à croître, à s’épanouir’ ... ‘le désir d’être qui incite à rejoindre le Désir initial grâce auquel l’univers est advenu... ce Désir qui de Rien a fait advenir le Tout’. Rappelons ici le bel exemple de l’éclosion de la rose dans les Cinq Méditations sur la beauté. En fait, la poésie n’est jamais loin.
Sauf quand un certain flou philosophique prend le dessus, relevant d’interrogations plus universalistes que culturelles, touchant, par exemple, ce qui est présenté comme la substance et les actes de l’âme, ou le lien ‘âme-esprit’. Problématique aussi, mais combien digne de
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développement, la relation qui intéresse l’auteur entre l’âme et la psychanalyse. Et que dire de ces longs extraits, doctes, prosaïques, certains pris dans un dictionnaire, pour remplir les lacunes ? Qu’advient-il alors de ce maître de la parole, pour qui l’art signifierait un style uni comme l’âme un être uni ? ‘Parlez-moi de l’âme’, l’avait conjuré la bien-aimée. La ‘parole’ ne serait-elle pas le seul langage qui convienne dans un échange intimiste de ce genre ?
... ‘Parole’, il faut bien le dire, qui finit par revenir, à chaque fois et comme par une réaction spontanée, après les sauts ailleurs de l’esprit raisonnant, pour le remettre sur la voie de son vouloir-dire propre. Et quelles belles révélations de l’âme pour celle qui attend ! Quand, par exemple, par peinture interposée, il devient cette minuscule figure de paysan chinois perdu dans l’immensité de la nature... Ou quand il évoque les ‘moments privilégiés’ de l’enfance et le ‘sentiment cosmique’, force de l’élan, du Souffle...
... Qui trouve sa voie à travers l’Amour, la Beauté, la Mémoire : trois flèches dont peut seule nous retenir en conclusion la dernière, qui dit aussi devoir de mémoire. Ici, s’inspirant de Pérec, Cheng nous propose, non pas un Credo mais une Pratique : un Je me souviens, travail de mémoire qui conserve, qui ouvre, qui élargit ... qui porte vers le Tout.
Je me souviens’... n’avons-nous pas dans notre rubrique poésie d’Intervoix de beaux exemples de ce qui est déjà instinct chez certains... Qui pour d’autres n’est peut-être jusque-là qu’un lointain murmure qui s’écoute, attendant de se dire ?
Si je termine en pensant à nous, à l’AEFM, c’est que François Cheng, poète-philosophe, semble à un certain moment s’adresser directement à nous pour nous confirmer dans notre aspiration et dans notre vérité : ‘La vraie vie – dit-il – est dans le désir que chacun porte à la Vie, désir d’une vie ouverte en communion avec d’autres vies, dans une commune Présence où tout fait signe, tout prend sens.’
Postface
Je confère à cette dernière citation un sens symbolique en associant cette ‘commune Présence’ à Cheng lui-même. Oui, François Cheng est pour nous une ‘Présence’, grâce à l’inoubliable colloque de Strasbourg de 2009 qui, par un travail à la fois collectif et individuel, nous a donné une première percée dans la culture chinoise – sa pensée, ses croyances, sa peinture, sa littérature. Richesse indescriptible, qui a donné à certains le désir de s’aventurer plus loin dans la lointaine Asie pour chercher une autre expérience de vie et d’expression.
L’heure n’est-elle pas venue de préparer encore un colloque consacré à un seul auteur ? Pourquoi pas à un écrivain renommé d’aujourd’hui représentatif d’un de nos nouveaux pays- membres ?
A vous de donner votre avis, de lancer le débat... Margaret Parry Angleterre

Les 3 M Des écrivains engagés
Nous avons eu l’occasion, au lendemain du colloque, de visiter les lieux où ils ont passé une partie de leur existence
Montaigne
A Montaigne, l’honneur d’être cité en premier,
Puisque né le premier des trois, en 1533.
Son père lui fait donner une éducation humaniste.
Il fréquente le collège de Guyenne à Bordeaux.
Plus tard, il vit au château de Montaigne où il installe sa librairie dont les poutres sont gravées de citations latines.
Mais il vient souvent à Bordeaux dont il est maire par deux fois.
Il écrit Les Essais , sorte de confession, où il se peint tel qu’il se perçoit, où il note ses expériences de vie dans un écrit qui évolue au gré de son existence et qui connaît des publications successives.
Aujourd’hui, il constitue une œuvre unique en langue française.
Mais Montaigne assume aussi des charges de conseiller ou de diplomate, notamment auprès de Henri de Navarre, futur Henri IV.
Il meurt en 1592.
Montesquieu
Charles Louis de Secondat, est né en 1689, à La Brède, au Sud de Bordeaux.
Ses parents lui donnent un pauvre comme parrain pour qu’il se souvienne de la dignité de l’homme.
Cela a son importance.
Il devient conseiller au Parlement de Bordeaux.
Une première période de sa vie se déroule à l’Académie des Sciences de Bordeaux.
Puis il voyage à travers l’Europe.
Puis il se retire dès qu’il le peut au château de La Brède pour écrire.
Citons juste Les lettres persanes (1721) et L’esprit des Lois (1748), ouvrages de si grande influence.
Il meurt en 1755.
Mauriac
Mauriac est le troisième M.
Une petite plaque commémorative signale sa maison natale à Bordeaux.
Ces trois hommes ont eu une profonde influence sur la pensée philosophique et littéraire. Tous trois ont eu une influence politique ayant été, à leur place, des “acteurs” à la cité et dans leur pays et laissant derrière eux une oeuvre littéraire de premier plan.
Hommes engagés, dont le souci est un profond respect de la personne humaine, ils méritent d’être cités à la suite d’un colloque qui s’est interrogé sur la création et l’engagement dans les oeuvres littéraires.


Intervoix 37 (suite)

Écrits de nos membres

Le Grand Solitaire
Chaque fois, à chaque instant
quand j’ouvre la porte étroite de mon enfance tout d’un coup un étrange visage se réveille qui me suit à la trace qui ne s’efface pas
et me surveille sur la voie pointue de merveilles.
Ce n’était plus ni moi ni toi, le lecteur, c’était plutôt un être anonyme jusqu’à présent endormi dans l’oubli sur les vagues des instants perdus.
Et maintenant chaque fois
que j’ouvre le livre
avec les pages blanches de l’enfance
la porte étroite de l’enfance éternelle tout d’un coup je vois et j’entends comme dans une épiphanie
se réveiller le visage
de ma mère éternelle
si heureuse que son fils prodigue
soit enfin arrivé
sur les rives d’une mer intérieure aussi claire et large que profonde dans le silence d’une si lointaine Provence.
C’est le pays où le Grand Solitaire habite. Comme dans les nuages le Verbe s’abrite. Comme la lumière du premier jour
est arrivée avant nous et nous suit jusqu’au dernier instant de la vie ayant notre nom sur le firmament inscrit.
GEORGES SIMON Agapia Roumanie

L’horloge
Le pivert
Insectes et plantes 
Et bêtes et gens 
Tout ce qui vit 
Sous le ciel ici-bas 
A son horloge
Marquant le pas

De la danse du temps 
Rapide ou lente 
Ligne ou cercle 
Arabesque ou farandole
En chacun de nous 
Dès l’origine 
Elle bat Incarnée 
Programmée
Mais dans l’au-delà 
Plus de temps

Une heure, un jour, un an 
Mille ans

C’est tout un L’Éternité
30-10-2016
Un pivert vert mousse 
Picorait des vers 
Dans les feuilles rousses 
Un matin d’hiver
Tapis rouge et tapis vert
Mais sous les souches 
Pas une mouche 
Battu par le vent
Il n’a rien trouvé
Tapis gris et tapis blanc
Un vent violent 
A tout emporté 
Balayant la terre 
Et le pivert vert
Tapis rouge et tapis vert 
Blanc et gris et vert de gris
17-11-2016
FRANCOISE HANUS - France

Et voici une petite nouvelle, écrite par Patrizia Prati, sur une idée jaillie un soir. Patrizia pense qu’au-delà du récit, en somme cruel, c’est une invitation à regarder la vérité en face.
A lire donc aussi comme une allégorie !
Aveuglement
Il était dix heures et demie quand je rentrai à la maison, hier soir. Il n’y avait personne. Devant moi : le grand miroir de l’entrée, sur la console, la carte et les fleurs, désormais desséchées, qu’il m’avait offertes pour mon anniversaire. Sur le fauteuil du salon, son pull, sur notre lit défait, où je remarquai une tache de mon rouge à lèvres, son ordinateur, sur la table de la cuisine, le livre qu’il était en train de lire. Je pris mon bagage que j’avais laissé dans l’ascenseur, je fermai la porte et, sans enlever mon manteau, je pris le portable pour lui envoyer un énième message, en sachant qu’il ne répondrait pas. Puis, claquée, je me jetai sur le canapé. Je ne sais pas combien de temps je restai là, immobile, choquée, consternée. C’est seulement quand le téléphone sonna que je sortis de mon étourdissement.
- Allô, Françoise, es-tu rentrée ? Je restai muette quelques secondes.
               -  Françoise, es-tu là ? 

               -  Oui, Caroline, je suis là. Quelle heure est-il ? 

               -  Il est neuf heures et demie. Est-ce que je t’ai réveillée ? 

               -  Non !...Je ne sais pas... Je suis restée immobile sur le canapé pendant toute la nuit. 

               -  Qu’est-ce qui se passe ? Et Charles ? 

               -  Charles n’est pas là. 

               -  Où est-il ? 

               -  Je ne sais pas, Caroline, il y a une semaine, il m’a téléphoné pour me dire qu’il avait besoin de 
sortir de la routine quotidienne et qu’il resterait absent un certain temps, en me demandant de ne pas 

essayer
               -  Vraiment ? C’est absurde tout cela ! Et toi ? Comment vas-tu ? 

               -  Étourdie. 

               -  Qu’est-ce-que tu vas faire ? 

               -  Je ne sais pas. 

               -  Je viens chez toi. 

               -  Non, ce n’est pas nécessaire. 

               -  Et tes parents, comment vont-ils? 

               -  Maintenant ils vont mieux. Après l’appel de Charles, je voulais retourner à Paris tout de suite, 
mais mon père était encore à l’hôpital et ma mère est atteinte de ce que les docteurs appellent démence sénile progressive. 

de le retrouver. À partir de ce moment-là, il n’a plus répondu à mes appels.
- Françoise, laisse-moi venir chez toi. Tu es très fatiguée, sans aucun doute. Je ne travaille pas aujourd’hui. J’ai la journée libre et je pourrais t’aider.
               -  Merci, Caroline, tu es gentille, mais je préfère rester toute seule. 

               -  Bon ! Comme tu préfères, je t’appelle plus tard. Salut, ma chérie, essaie de te reposer. 

               -  Je vais essayer, je t’embrasse.
J’avais connu Caroline, il y avait deux mois, dans une fête de collègues que notre département 
avait organisée après la fin de la journée de travail, et depuis ce moment il existait une grande amitié entre nous. Ce qui m’étonnait c’était son excessif souci pour moi, que je trouvais inquiétant. 
Tout à coup j’oubliai mon amie et lentement, sans en avoir la moindre envie, j’enlevai mon manteau. Je voulais vérifier si les affaires de Charles, éparpillées dans l’appartement, me fournissaient des pistes. Mais, que chercher ? Je ne savais pas. Je lus la carte de vœux, à côté des fleurs : il y avait écrit ce que j’avais déjà lu : « Je t’aime, Françoise ». J’ouvris son ordinateur : il en avait changé le mot de passe . Je fouillai dans la partie du placard qui lui appartenait : rien. Je regardai dans les poches de son pardessus accroché dans la penderie de l’entrée : rien. J’ouvris le livre qui était sur la table de la cuisine : il y avait dedans un billet avec un nom et une adresse : Les jardins de plantes, 3, rue des Jacobins. Je regardai ensuite sur Internet, en constatant qu’il s’agissait d’un restaurant. En moins de deux, je sautai dans un taxi. Le restaurant était ouvert, mais il n’y avait que les employés. J’entrai. 

               -  Bonjour ! À quelle heure ouvre la cuisine ? 

               -  Bonjour Madame ! À une heure et demie. Voulez-vous réserver une table ? 

               -  Oui, merci, pour une personne. 

               -  Très bien. 

               -  Est-ce que vous connaissez un homme qui s’appelle Charles Dandin ? 

               -  Charles Dandin ? Non, je crois que non. 

               -  Est-ce que vous avez une réservation à ce nom ? 

               -  Laissez-moi contrôler. Dandin, Dandin.... Non Madame, je suis désolé. 

               -  Ça ne fait rien, merci, à toute à l’heure. 

               -  À toute à l’heure, Madame.
Je fis une promenade aux environs de la rue des Jacobins pour voir si je remarquais quelque chose 
dans la zone, qui pouvait m’aider. Rien, rien du tout. À une heure et demie je revins au restaurant et m’assis à la table réservée. Peu à peu, des gens arrivèrent. Tout à coup je me souvins que je n’avais rien mangé depuis la veille. Je mangeai en regardant sans cesse tout autour de moi. Il n’y avait là aucune connaissance. Je demandai un café au lait, y ajoutai du sucre, le remuai avec la petite cuillère et le bus. J’étais en train de payer quand je vis Caroline entrer au restaurant et s’asseoir à une table, située près de la porte. Caroline était donc là ? Était-elle là par hasard ? Non. Charles arriva deux minutes plus tard, il l’embrassait sur la bouche et s’assit à son côté. Le cœur serré, le visage caché dans mon manteau, je sortis du restaurant. J’aurai pu leur parler, les insulter, les humilier, mais je ne le fis pas. Je n’en eus pas la force. Je pleurai. Quand j’arrivai à la maison, je ne vis plus les affaires de 
Charles, tout avait disparu. Écrit au rouge à lèvres, sur le grand miroir de l’entrée, il y avait un long message : À Françoise.
Chère Françoise,
Tu as été sage, tu as fait tout exactement comme Caroline et moi l’avions prémédité : tu n’as pas accepté l’aide de Caroline, tu as trouvé le billet dans le livre, tu as mangé au restaurant où nous avions fait une réservation pour deux personnes, au nom de Caroline Gautier, tu n’as pas eu la force de nous insulter en public, tu es rentrée chez toi juste après nous avoir vus, et tu as trouvé mon message écrit sur le miroir, ce même message que tu es en train de lire. C’était la seule manière de t’ouvrir les yeux : Caroline et moi, nous sommes amants depuis deux ans. C’est la vérité, que tu ne voulais pas voir. Pendant tout ce temps, tu semblais complètement l’ignorer. Tout cela est donc une mise en scène. C’est vrai, mais nous sommes lâches, comme toi, Françoise. Tous les trois nous sommes lâches, et nous n’avons pas le courage de regarder la vérité en face, nous préférons éviter de lui adresser un regard. De fait, pendant les deux dernières années, nos regards ne se sont jamais croisés. Tu ne connais Caroline que depuis deux mois, mais nous sommes amants depuis deux ans ! Maintenant tu le sais. Une dernière chose : quand tu auras fini de lire ce message, efface-le et regarde-toi dans le miroir. N’évite pas ton regard, ne sois pas aveugle plus longtemps : ce seront tes propres yeux qui dorénavant te montreront la vérité.
Avec mon amitié. Charles
Patrizia Prati

Publications de nos membres
Sabine Badré, Lumière du soir, 2017, imprimé à Ruelle- sur- Touvre
Il faut voir les vitraux de l’intérieur. Ceux qui sont sur la première de couverture, ont un fond bleu émaillé de lumière. Les poèmes de Sabine Badré sont à lire de l’intérieur. Ils sont écrits de l’intérieur, prenant leur source en ce point profond de l’être que François Cheng, cité en exergue avec Rilke et Christiane Singer, appelle « pierre de jade », étincelle de vie.
En une cinquantaine de poèmes le plus souvent courts et denses, nous lisons, nous disons des instants d’existence.
Le premier, intitulé « Vivre », est une explosion d’énergie, un coup de pied dans « la fourmilière uniformiste », une revendication de « liberté ». Ouf ! cela fait du bien et conforte dans l’idée que la poésie est rebelle et cherche « un ailleurs, une terre nouvelle ». En vers libres, le recueil participe d’un élan vers le « seul Amour ».
Alternent ensuite des voix de révolte, de gaité, d’amour, de tendresse avec des moments de méditation. « Le port ». « Combien de ports jusqu’à l’ultime escale ? ». Silence. La mort n’est pas niée, mais l’escale est lumineuse.
Et des regards sur le flot de ceux qui sont sur les chemins. « Exode ». Exode de toujours. Exode d’aujourd’hui. « Châle enveloppant de l’amour maternel ». L’amour encore, seul capable de sauver les perdus du chemin. Des images émouvantes pour insuffler de l’espérance.
Car le recueil est aussi un chemin. Le lecteur accompagne le poète. «Clopin-clopant!» Jusqu’où ?
« J’avance
Un pas sur terre
L’autre
En éternité »
Le chemin de vie connaît des instants de nuit et de lumière.
Et des trajets avec d’autres poètes et romanciers : Ronsard (un peu malmené), Don Quichotte
(éternel rêveur), Balzac (la plume à la main et raturant), Eluard (prêteur de forme). Un émouvant « bilan de vie » à l’image du recueil.
Et le livret, quelquefois ponctué d’accents tristes, s’ouvre sur un matin de résurrection et de joie. Merci Sabine !
Je te lis ! Je me lis.

Marie Louise Scheidhauer
Cent ans après
Comment écrire la grande guerre ? Poétiques francophones et anglophones
Edited by Nicolas Bianchi and Toby Garfitt, Peter Lang, 2017. XIV, 366p. ISBN: 978-1-78707-198-8 (print).Available in ePDF and ePUB formats
On trouve sur la quatrième de couverture:
« Engagée dans une guerre défensive sur ses frontières, la France connut une Grande Guerre bien différente de celle avec laquelle composèrent ses alliés britanniques. Faut-il en conclure que les deux nations furent amenées à produire des réponses au conflit radicalement différentes ? Peut-on dégager des traditions nationales ou des tendances transnationales ouvrant la voie à des comparaisons encore rarement esquissées par la critique littéraire ? C’est le pari des contributions de ce volume bilingue, réunissant autour de la question : « comment écrire la grande guerre ? », les articles de spécialistes francophones et anglophones des domaines historiques et littéraires. »
Dans l’introduction, Nicolas Bianchi annonce cinq grands axes de réflexion. Le premier, consacré à la poésie, s’articule autour de la notion de mémoire. Nous reviendrons un peu en détail sur la contribution de Toby Garfitt, très originale, du fait qu’elle présente des poèmes d’auteurs de couleur, méconnus. Le deuxième axe s’intéresse à la correspondance de poètes combattants. Le troisième est consacré aux styles de la Grande Guerre et met en avant l’inadéquation du langage aux réalités de la guerre. Les autres chapitres invitent à réfléchir au caractère très politique des réponses apportées à la survenue de la guerre. Enfin je note le dernier moment qui s’intéresse « à la complexe question de la représentation de l’homme dans une guerre tendant à lui dénier toute humanité, tout héroïsme, et toute singularité ».
C’est dire que l’ouvrage mérite un complément de présentation dans un prochain numéro, d’autant que je ne dis mot ici des écrivains souvent célèbres qui sont cités.
Pour amorcer la lecture, voici le résumé que fait de l’article de Toby Garfitt, un lecteur anglophone :
« Poetry of Colour » Une poésie de couleurs

Quelle fut l'œuvre que suscita la Première Guerre Mondiale parmi les peuples des colonies, eux que la France et la Grande Bretagne appelèrent à se joindre à l'effort de guerre et à combattre aux côtés des troupes métropolitaines dans les tranchées ? Il s'agit d'un aspect majeur du conflit, puisque quatre millions d'hommes furent ainsi mobilisés. Et pourtant il a longtemps été ignoré et n'a suscité que récemment les recherches qu'il méritait. Encore faut-il noter que cet engouement semble toucher davantage les anciennes colonies britanniques que françaises.
En introduction au chapitre qu'il signe au sein de l'ouvrage qu'il dirige avec Nicolas Bianchi, Toby Garfitt prend soin de rappeler d'emblée les limites de telles recherches : l'immense majorité des soldats issus des colonies ne savait pas écrire, tout comme leurs proches. Leurs impressions et les œuvres poétiques que leurs départs suscitèrent restèrent confinées trop longtemps à l'oralité. Elles sont désormais perdues. Mais celles qui nous sont parvenues montrent l'universalité du désir d'héroïsme, de l'appel au sacrifice pour la partie ainsi que la peur de la mort.
Ainsi, à un siècle de distance, Maoris, Xhosas ou Penjâbis témoignent d’une réponse souvent enthousiaste à l'appel aux armes des métropoles. On y constate le refus, implicite mais constant, que leur engagement soit jugé d’une valeur moindre que celle des métropolitains, et l'adoption d'un style patriotique qui n'est pas sans rappeler la production des nations colonisatrices. Ainsi ces œuvres montrent dès la Première Guerre Mondiale l'expression de sentiments nationaux et la volonté de se distinguer en des termes similaires aux métropolitains. Elles présagent aussi les thèmes des luttes pour l'indépendance, qui ne furent somme toute que la poursuite de cette revendication d'une valeur égale.
D'ailleurs Toby Garfitt prend soin de montrer que le conflit mondial ne suscita pas que des réactions de soutien à la métropole. Dans bien des cas, les œuvres conservées contiennent un appel à ses ennemis, dont on espère la libération. Ceux-ci ne répondirent guère aux espoirs placés en eux. En effet, si la contribution des peuples de “couleur" fut largement oubliée par les métropolitains, la propagande allemande fit en revanche un usage majeur de la présence sur le sol de l'Europe d’êtres noirs hostiles. En les dépeignant systématiquement comme sauvages et violents, elle préparait déjà le terrain de l'idéologie nazie.
Garfitt, Toby (2017). Poetry of Colour. In Nicolas Bianchi and Toby Garfitt (eds.) Writing the Great War. Comment écrire la Grande Guerre ? Francophone and Anglophone Poetics. Poétiques francophones et Anglophones. Oxford : Peter Lang, pp. 33-48.
Christophe et Marie Louise Scheidhauer

Dialogue
Nouvelle rubrique , sorte de courrier des lecteurs, qui permet de répondre aux auteurs des articles du numéro précédent.

Réponse d’une lectrice à l’article de Galina Dranenko sur Le malentendu Semenko.
Réponse d’une vivante à Mikhaïl Semenko.
En cette année 2017, cent ans après La Grande Guerre et suite à la présentation du précédent ouvrage, je prends la liberté de republier un poème de Semenko, Semenko qui était sans doute un inconnu pour la plupart d’entre nous.
Il s’agit en effet de la même alliance de guerre que celle citée dans l’ouvrage précédent. La Russie était en effet alliée à la France et à la Grande Bretagne dans la première guerre mondiale. Le poème porte la date de 1917. Il est écrit à Vladivostok. Nous retrouvons les mêmes échos que dans les écrits des alliés occidentaux. Ecoutez ! Entendez ce qui a été si mal entendu !

Les jours implacables

Patientent devant moi, 
les jours de la frayeur- 
Les jours implacables.

J’ai à supporter le froid, la chaleur

D’une lutte épouvantable

J’envelopperai, envelopperai ma poitrine ferme 
D’une carapace d’acier.

Qui, qui raturera mes traces ?

Partir dès l’aube.

A la campagne, des nuages, des fumées 
Effroyables,

Les éclats aveuglants.

Patientent devant moi les jours de la frayeur- 
Les jours implacables.

1917

Après cent ans je t’entends, Mikhaïl Semenko, tu vois, tes paroles ne se sont pas perdues dans le vent. Il y aura toujours des relais pour les transmettre. Tu m’es proche Mikhaïl Semenko, mon grand-père a fait la même guerre, de l’autre côté du front, à Königsberg. Il a laissé un carnet. Je ne le comprends que maintenant. Ce qu’il y note ce sont des soucis de vivants : comment vivre ? comment survivre ? Comment sa famille survit-elle ? Ses enfants, sa femme ?
Merci Galina Dranenko de ranimer les vers oubliés, de rappeler ces paroles d’homme, qui parlent à d’autres hommes, à d’autres humains, de vie et de mort. Les hommes sont les mêmes face à leur destin d’homme de finitude.
Une lectrice

Marie Louise Scheidhauer